La montagne borne l'horizon. Généreuse, elle offre à l'imagination des territoires absents où se déployer. Tout massif bouchant le champ visuel suggère, dans le même mouvement, quelque chose qui s'étend de l'autre côté. Les montagnes ont leurs mystères...
L'automne a fait fuir les mouches, parties on ne sait où. Il n'en reste que quelques unes dans la maison. Un peu perdues. On les voit, qui se frottent les pattes. Posées sur le rebord de l'évier, elles préparent de mauvais coups. Elles frictionnent leur...
La rue est grise. Lustrés par la pluie, les pavés luisent. À la terrasse du café, deux maghrébins sont recroquevillés sur des chaises côte à côte. On perçoit un sourire absent à la commissure de leurs lèvres, qui dépassent à peine du col de leurs manteaux....
Exister pour un humain c'est différer. Ainsi, par peur de n'être rien, nous nous épuisons à nous constituer une culture, à nous forger patiemment une personnalité. Inapte à produire une œuvre, nous adoptons fébrilement des hobbies, un style vestimentaire,...
La souffrance n'est pas au monde, elle nous appartient. Une déchetterie municipale, une ruine aux tuiles ramollies recouvertes de mousse par un dimanche pluvieux d'automne, le soleil entravé par les nuages. Rien n'est triste en soi, tout est dans l'esprit...
Voilà trois ans qu'existe ce blog. Trois ans qu'il est le réceptacle moribond de mes tentatives de me hisser à bout de bras hors du linguistiquement commun. Pas que je souhaite me distinguer. Le monde commun est nécessaire à la vie, notamment sociale....
Parfois, lorsque le travail me laisse un répit suffisant pour jeter un coup d'œil plus ou moins inutile par la fenêtre, je me dis que ma vie est finie. Pas ma vie biologique bien sûr, à savoir la vie sanguine et nerveuse qui anime mon corps indépendamment...
Vieillir, c'est voir le réel s'éloigner dans une représentation. Les vieux. Regardez comme nous leur parlons fort. Comme si nous étions avec eux sur la scène d'un théâtre de quartier. Ce que nous leur disons ne peut prendre sens qu'adressé à un public....
Il ne viendrait pas à l'esprit d'un chien de fumer. Voilà bien une idée de maître ! S'asservir à une substance coûteuse et nocive, dont on ne peut se passer qu'avec douleur et frustration. Voilà bien une idée de maître ! Il faut croire qu'être son propre...
La solitude est un poison savoureux. Autrui n'en est pas l'antidote, mais la vaine distraction. Ce que je goûte seul n'a plus la même teneur affreusement délicieuse si l'on est deux. La présence de l'autre met un peu de sucre dans le poison génial de...
Au commencement, la langue était comme une immense garde-robe. Un univers textile chatoyant, d'une richesse sans limite. Le monde accueillit d'emblée cet infini débordant de couleurs et de sons, dans lequel il se reconnaissait. Mais l'humain ne sut guère...
Une question me travaille depuis quelque temps. Ingénue, elle s'est établie malgré moi dans un recoin de ma tête et ne veut plus en partir. Aporétique, elle ne mène nulle-part. Comme un pantalon dont on aurait cousu les jambes aux extrémités. Les questions...
La connaissance de soi qui mobilise le parler courant mène à la dépersonnalisation. Prenez votre joie ou votre tristesse. Leur existence a quelque chose d'indéniablement intime et vivant – d'où leur pouvoir de vous transporter ou de vous accabler. Prenez...
Un peu partout, on voit des êtres en quête d'unité n'aspirant qu'à aimer. Savent-ils ce qu'éprouve le caillou retombant sur le sol parmi les siens ? Et la goutte de pluie rejoignant l'océan ? L'attraction dissimule pourtant mal son désir de dissolution....
En dépit de ses efforts, la vitesse de la lumière n'est pas infinie. Nous visualisons toute chose qui nous environne en léger différé. Une étoile, par exemple, se perçoit aisément encore longtemps après sa mort dans le ciel nocturne. Toute proportion...
La nature finit toujours par satisfaire notre sadisme refoulé. La neige, par exemple, jouit en toute simplicité du plaisir d'emplâtrer les sans-abris qui encombrent inutilement le paysage urbain. Couple hétéro dégoûtant, les pieds vont toujours par deux....
Dernier rejeton de l'indigente famille des animaux en voie d'extinction, le kiwi d'okarito disparaît sans un cri. Petit oiseau dépourvu d'ailes, il s'efface humblement devant l'introduction récente de l'hermine sur son territoire. Infinie pudeur des bêtes,...
La mort seule apporte la certitude qu'on n'a jamais rien été. Le reste du temps est placé sous le signe d'une importance factice accordée à soi-même. Mais face au désespoir informé qu'est la vie humaine, les facéties de l'amour-propre manquent cruellement...
Marc Lévy confesse ne lire aucun livre pendant ses périodes de création. Tout contact avec le talent ayant pour effet navrant de le dissuader d'écrire. Pareille lucidité l'honore. Ne lui reste plus qu'à tirer des conclusions. Là réside l'épreuve que tout...
Tyrannie animale, les étourneaux ont repris leur manœuvre d'intimidation dans le ciel. Ils tissent avec jubilation leur filet noir dans les airs. Soudain l'ensemble tonne et se diffuse en un couvercle menaçant sur nos têtes. Puis la masse synchronisée...
Ma vie quotidienne est une lutte acharnée contre deux fléaux. Une absence totale de mémoire à court terme et l'apparition récurrente et inexpliquée de vaisselle sale sur mon bureau. L'existence prolongée loin de Paris m'a desséché le coeur. Lorsque la...
Magnanime, j'attends patiemment que ma femme me cuisine un bon plat, pour lui confier que les précédents étaient infects. Le chien est le revers de notre narcissisme. Le symptôme encombrant de notre susceptibilité maladive. Considérez l'acharnement des...
Qui ose encore prétendre que la nature est ce milieu hostile et froid, d'où l'empathie et la solidarité seraient absentes ? Voyez plutôt comme les arbres aiment le vent, et comme ils agitent tristement leurs petits mouchoirs multicolores sur son passage....
Au fond, l'automne ne vaut pas mieux que d'autres saisons ; de la grêle d'impressions dont il nous accable, il nous maintient cruellement au seuil. Ouvrant la fenêtre, j'entends certes au dehors la pluie tomber sur le matelas bigarré de feuilles étouffant...
J'ouvre les volets de ma chambre. La lumière y pénètre et écrase tout. Son aura souveraine presse les meubles de ravaler leur ombre. Autour de moi, il y a subitement comme un accroissement de tension dans l'air qui déblaie tout, renvoyant brusquement...