Voilà trois ans qu'existe ce blog. Trois ans qu'il est le réceptacle moribond de mes tentatives de me hisser à bout de bras hors du linguistiquement commun. Pas que je souhaite me distinguer. Le monde commun est nécessaire à la vie, notamment sociale. Et la vie sociale est elle-même nécessaire à l'existence individuelle. Aucun mépris n'anime mon élan hors du commun. Simplement, les excursions (même furtives) hors de la langue commune sont des moments où je me sens vraiment vivre. L'intensité vitale est pour moi corrélée à celle de deux expériences esthétiques bien précises : la musique et la langue. Si, concernant la musique, l'interprétation est suffisante pour déclencher ma joie, pour ce qui touche à la langue, il me faut passer par la création. Contrairement à d'autres, qui ont avec la littérature un rapport similaire à celui que j'entretiens avec la musique, je ne sais me contenter de la lecture d'un texte, même à voix haute, pour me sentir vivre.
Alors, de temps en temps, lorsque mes angoisses me libèrent, je m'installe devant mon écran pour ruminer, assis, dans mes carnets, et choisir ce que je crois y lire de valable. Parfois (rarement), je publie ici quelque chose. Le plus souvent je renonce, déconcerté par l'immensité du travail requis pour former une perle qui soit un peu moins terne que les autres. Une bonne phrase est comme une petite chaîne de signifiants choisis pour transformer en retour le regard de celui qui la lit. Écrire, c'est ainsi tenter de transformer son propre regard, sa propre pensée, par soi-même, afin d'augmenter l'intensité de l'expérience vitale. La préciosité de l'objectif devrait suffire pour motiver les efforts nécessaires à la création. En ce qui me concerne, ce n'est pas le cas. Je suis comme découragé par l'absence d'une méthode que je ne sais où acquérir.
Ainsi, voilà trois ans que ce blog est le fidèle reflet de mon impuissance. Reflet de mon inconstance, c'est-à-dire du caractère instable de mon désir et de l'incapacité de ma volonté à lui donner corps. Car, enfin, vingt-cinq brèves en trois ans, quand d'autres en écrivent – avec une aisance et une permanence presque insolentes dans l'excellence –, quand d'autres en écrivent, donc, 21 par semaine depuis plusieurs années... Initialement créé pour stimuler ma créativité, il ne fait pour le moment que renforcer le sentiment de ma propre nullité, de ma poreuse stérilité. La conscience de notre misère est, pour Pascal, le fondement de la dignité toute spéciale dont jouit l'humanité. Mais la dignité est un bien piètre roboratif. Excusez-moi, mais je me fous de la dignité. Ce que je veux, c'est me sentir vivant. Toucher quelque chose en moi que seul un certain agencement des mots peut provoquer. Découvrir et créer en moi, dans le même mouvement linguistique, quelque chose qui serait resté jusque là inouï pour moi-même. Faisons le pari qu'en écrivant quotidiennement ici je finirai par y parvenir.