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81 - 9-03-2024

 

     Il possédait une tasse sur laquelle on pouvait voir un renard. Le pelage roux de l’animal tranchait sur le fond bleu nuit duquel se détachait une pluie de flocons d’un blanc éblouissant, et dont la structure en fractale était trop lisible pour que la représentation puisse être qualifiée de "réaliste". Plus que de réels flocons, dont l’un était posé telle une petite couronne sur la tête de la bête, il s’agissait de symboles. Leur forme en étoile contribuait à la féérie divine de la scène, se déroulant peut-être aux alentours de la nuit de Noël.
    Croqué de profil dans une clairière, le renard regardait en direction du buveur. Affectant un air où s’entremêlaient surprise et sévérité, une de ses pattes avant était légèrement repliée sur elle-même dans l’hésitation propre à l’animal aux aguets qui craint de se reposer sur tous ses appuis. Ce renard était prêt à se dérober, comme toute nature instruite de l’infinie nuisance dont sont capables les hommes, surtout entre eux. Ce renard renvoyait le buveur à son inopportune présence, à sa position d’observateur indélicat, à sa responsabilité de destructeur, son inexorable péché.
    Le buveur éprouvait toujours, un peu malgré lui, une gène à se sentir ainsi jaugé. Quelque chose dans l’animal l’instituait comme coupable. Mais de quoi ? Parfois, il avait le sentiment que les branches des flocons étaient comme d'interminables épines s'enfonçant sous la peau de son crâne. Il avait terriblement froid et il tremblait. Tout cela pouvait paraître irrationnel, mais il ne parvenait pas à en faire abstraction. Il oscillait constamment entre émerveillement et effroi. Comment une icône pouvait-elle juger ?
   Parce qu’il souhaitait chasser ces réflexions de son esprit, il saisissait parfois précipitamment la coupe pour avaler une gorgée du noir breuvage et passer à autre chose. Souvent, la boisson était bien trop chaude et il manquait de s’ébouillanter. Sa lèvre supérieure était alors toute endolorie, et il pestait intérieurement contre son impatience et celle des hommes en général. Le renard le regardait, presque miséricordieux, tout pris dans l’immobilité d’une nature sans autre finalité que d’être offerte au regard.     
    Un soir, n’en pouvant plus, il s’empara de sa paire de ciseaux et la déploya telle une coupante étoile. Il se servit d’une des lames pour gratter le dessin afin de le faire disparaître. La manipulation de l’outil ainsi ouvert était très périlleuse. Les deux lames se trouvaient fermement serrées entre ses doigts, un peu comme il l’aurait fait avec des baguettes chinoises. Le buveur faisait son possible pour ne pas se couper.
    Avant qu’il ne parvienne à effacer l’effigie de l’animal, il sentit l’acier froid pénétrer sa chair au niveau de la première phalange de son majeur. Le sang coula et, sous l’effet de la douleur, le buveur eut un réflexe de crispation malheureuse. Le mécanisme des ciseaux s’actionna sous la pression de ses autres doigts et un morceau de son majeur fut sectionné.
    Quand il revint des urgences dix heures plus tard, la main bandée, le morceau de chair recousu et une prescription pour dix jours d’antibiotique, la tasse était posée sur son bureau. Aurait-elle pu se trouver ailleurs ? La paire de ciseaux gisait juste à côté, dépourvue de toute trace de sang. Avait-il pris le temps de la nettoyer avant de partir aux urgences ? Le renard quant à lui avait disparu. À la place, quelques tâches de sang étaient visibles, qui avaient la forme d’empreintes de patte dans la neige. Comme si un animal blessé avait marché dans la clairière pour se cacher dans le bois, et y mourir peut-être loin des regards.

 

 

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