Une heure du matin. Je marche dans les rues noires de la ville. Seul, personne ne fait échos à mes pensées. La fatigue aidant, ça ne ricocherait sans doute pas bien loin de toute façon. La guitare sanglée dans le dos, que la brise nocturne agite avec une délicate fermeté, j’avance.
Soudain, je me sens comme tiré en arrière. Je me retourne pour confondre le plaisantin. Il n’y a personne. Ce n’était que le vent, comme le souffle incertain d’une vague prémonition. Quelque chose d’indésirable m’attend peut-être au détour des ruelles. Je continue sur les pavés.
Tout est clos, l’éclairage public vient de s’éteindre une heure plus tôt. Le noir complet est négation de la lumière tout autant que de l’ombre. Le réconfort des silhouettes chinoises courant sur les parois intestines des traboules s’est évanoui. Il faut s’inventer des mondes, peupler l’inerte d’une vie dont on l’espère gros. Penser que quelque chose peut se passer. Une rencontre.
Les bruits glissent dans l’air épais de l’obscurité, semblant venir de nulle part. On avance dans le silence et subitement, on se cogne à un son comme à un mur apparu là, d’un coup. À quelques mètres devant moi, une présence indécise s’affirme au sol. On se devine sans croire se voir. Un jeune homme fait la manche devant une échoppe sans vie.
La lueur de la lune morte se réfléchit sur le tapis soyeux de sa rétine. Il me toise de sous sa casquette, d’un air un peu cabot. Je lui tends, honteux, cent-vingt centimes que j’éparpille au sol parmi leurs semblables. Il me dit que tout est bon à prendre et tire de la poche de sa chemise une pièce de monnaie malaisienne qu’un passant lui a donnée un peu plus tôt dans la soirée. « C’est tout bon, même si ça vaut rien. C’est prétexte à tailler la bavette ».
Tout le monde l’appelle Casquette. Son sourire court de ses yeux à sa bouche en un va-et-vient malicieux de bille de flipper qui en aurait profité pour lui péter les dents. Il ne lui en reste plus trop. Comment peut-on être édenté si jeune ?
Casquette a de grands yeux clairs. Il a la candeur d’un enfant, curieux de tout, curieux de l’autre. Prestidigitateur éthylique, l’enfant fait surgir une canette de bière de son sac à dos, me montrant par là qu’il vaut mieux que le clodo hirsute qui vient d’interrompre notre discussion sur l’omniprésence des machines dans les commerces. Lui sait ne pas faire qu’oublier ses problèmes. L’enfant aime se saoûler, mais sait que ce n’est pas la solution. Pas comme l'autre. Un monde les sépare, au bas mot vingt ans de galère dans la rue. Il y a clodo et clodo.
Casquette s’indigne. Il a perdu deux euros la veille, que la caisse a avalés sans cracher le ticket de caisse lui permettant de sortir de Monop’ sans passer pour un voleur. « Quel monde de merde, quand même ! Les machines ont droit à l’erreur, et pas nous… Elle, personne va la mettre en taule ! ». Je reste silencieux.
Le soir suivant, je marche seul dans la ville endormie. Casquette n’est plus là. Je me demande pourquoi. Comme si sa destinée était de creuser chaque soir un peu plus la zone délimitée par son cul posé à même les pavés. Comme si sa place dans ma propre configuration mentale était là, devant les grilles de cette échoppe. Il déçoit mon attente, déception qui prend la forme d’une inquiétude paradoxale. S’en serait-il sorti ? Je sais bien que non.