Samedi soir, nous sommes allés chez Leclerc juste avant la fermeture ma femme et moi. Le parking, dont l’épiderme granuleux semblait souffrir, trucidé par l’éclairage surpuissant des lampadaires à Led, était le lieu d’un tourbillonnant chassé-croisé. Dans la froide blancheur des minutes d’euphorie mystique précédant la mort, des SUV au coffre plein permutaient avec d’autres, conduits par des clients ahuris, glissant leur véhicule entre deux ombres avant de se précipiter dans l’« antre de la consommation ».
J’ai toujours détesté cette métaphore de présentateurs de journal télévisé en mal de figures de style. Et je me suis toujours demandé pourquoi ceux-ci se sentent obligés de reconduire les clichés littéraires les plus éculés, qui plus est avec cette espèce d’air entendu, cette facétie d’arrière-monde de visage de cire de plateau télé. Si un hypermarché est une « antre », ma femme et moi devons bien avouer qu’il nous a toujours été bien difficile d’imaginer quelle créature merveilleuse pourrait en être l’occupante.
Ceci dit, jouons un instant le jeu de la médiocrité littéraire, qui ne nous va peut-être pas si mal pour ne pas dire comme un gant. Filons la métaphore. Ne craignons pas de croiser le Minotaure dans le labyrinthe inconsistant de l’existence médiatique. Si l’hypermarché est un élément-clé du capitalisme de la consommation, lui-même envisagé comme un dispositif de capture du désir. Et si nous l’associons communément, par la concrétion laiteuse d’un sourire en coin de présentateur attestant du réseau de signifiants filandreux qui nasse notre imagination, à la résidence fabuleuse d’un monstre. C’est qu’au moins inconsciemment, nous savons de quoi il en retourne avec la logique du profit.
Le dragon est réputé aimer l’or. Tout ça est assez consistant en définitive. Et nous, dans ce lugubre tableau, que sommes-nous ? L’idée me vient que nous ne sommes que de vils nains inconséquents, s’introduisant dans cette cavité sans fenêtre pour en extraire le minerai tant convoité de notre survie.
Après avoir choisi des spécialités savoyardes pour la famille allemande qui doit accueillir mon beau-fils la semaine prochaine, et être passés en caisse, nous avons fait une rencontre édifiante.
Nous aimons faire ce genre de choses. Aller dans les magasins, guetter ce qu’il s’y passe en prenant le prétexte des choses à acheter. J’exagère à peine. Certains considéreront, peut-être à bon droit, que nous menons tous les deux une vie ennuyeuse. Je ne crois pas.
Alors que ma femme s'était rendue à l’accueil du magasin pour prendre le catalogue Tefal sur lequel coller les vignettes-cadeaux que nous venions de recevoir en caisse, saisie du voluptueux vertige qu’occasionne chez elle la manipulation de brochures publicitaires, je la vois revenir vers moi en titubant, zigzaguant de droite à gauche. Au même moment, une femme sort des toilettes qui jouxtent l’accueil. Elle brandit victorieusement deux bouteilles de bière savoyarde, qu’elle montre à son mari en souriant d’une manière excessive qui croit démontrer l’auto-dérision. La trajectoire imprévisible de ma femme l’oblige à revoir la sienne, à trois reprises. Son errance est telle, qu’elle la contraint même à bifurquer in extremis pour éviter la collision.
Je lui signale qu’elle a coupé la route de cette autre. Histoire de montrer que je l’ai vue, que ma femme n’a pas fait exprès, que nous ne sommes pas indifférents à la présence de l’autre. Mais aussi pour provoquer l’interaction. Ma femme se sent honteuse, et je m’en veux immédiatement d’avoir ressenti le besoin de sauver la face de l’autre. Elle s’excuse, bredouille une explication, cherche l’autre du regard. L’autre répond : « Je viens de passer la semaine sur les pistes à éviter les skieurs, alors bon ! »
Ainsi, si le dragon n’a pas montré sa queue, au moins pouvons-nous prétendre avoir rencontré une bien méchante reine dans ce palais. Ma femme a tenté une réponse, que l’autre n’a pas écoutée, s’empressant de s’enfermer dans sa grosse diligence hybride immatriculée dans le 78.