Parfois, lorsque le travail me laisse un répit suffisant pour jeter un coup d'œil plus ou moins inutile par la fenêtre, je me dis que ma vie est finie. Pas ma vie biologique bien sûr, à savoir la vie sanguine et nerveuse qui anime mon corps indépendamment de ma volonté. Vie quelque peu obstinée (voire têtue) de mes cellules que n'informe jamais mon désespoir conscient. Vie organique (et quelque peu dégoûtante) dont la persévérance animale m'offre par surcroît le loisir savoureux, entre autres choses, de travailler, de jeter de temps à autres un regard inutile par la fenêtre, d'écrire ou de caresser mon chat quand je le souhaite (et qu'il le souhaite lui-même, la caresse pouvant difficilement être imposée au chat contre son gré, contrairement au chien qui se laisse faire plus volontiers). Non. Ce que j'éprouve, jetant par la fenêtre un regard pas si inutile que ça finalement, sachant les profondeurs nécessaires auxquelles il me permet d'accéder –, ce que j'éprouve comme étant finie, donc, c'est cette entité insaisissable et bizarrement subjective qu'on nomme couramment sa vie, sans plus de précision.
Les déterminants possessifs ont ce pouvoir de métamorphoser jusqu'à la plus inerte des choses. Avez-vous déjà remarqué quelle différence fondamentale il existe entre une chaussette, ma chaussette et ta chaussette ? Ou entre une barbe, ma barbe et ta barbe ? Et je ne parle pas de notre barbe, bien que je vienne de le faire. Si je peux tout à fait mettre une chaussette, c'est parce que soit elle est déjà ma chaussette, soit parce que ce faisant elle devient ma chaussette. En revanche, il m'est moralement interdit de mettre ta chaussette, à moins que ce soit à toi que je la mette (pas sur n'importe quelle partie du corps, néanmoins), ou si ce faisant elle devient, comme c'est la coutume, ma chaussette. C'est alors qu'apparaît l'épineux problème de savoir en vertu de quelle loi ta chaussette pourrait demeurer ta chaussette lorsque c'est moi qui la met. Essayons d'y voir clair en prenant l'exemple d'un barbier. Ce barbier, selon la tradition, rase tous les hommes ne se rasant pas eux-mêmes. Cela exclut logiquement, outre la possibilité que les hommes se rasent entre eux dans un système autogéré, que je puisse me raser ta barbe. On voit donc bien par là la puissance des possessifs.
Parfois, donc, j'ai le sentiment que ma vie est finie. Ou, pour le dire à la façon des méchants dans les westerns, que je suis fini (non pas que j'ai cru un jour être d'une façon ou d'une autre infini, pas que l'infini soit plus difficilement concevable que le fini – en la matière nous sommes en présence d'une antinomie –, mais plutôt que j'ai pu croire un jour que le moment où ma vie serait finie (bien qu'elle l'ait toujours été et ne le soit pas subitement devenue, finie, n'étant par nature pas infinie – comment pourrait-elle, en outre, avoir été infinie et cesser de l'être ?) ne viendrait pas avant le terme naturel de ma vie biologique. Pour le dire autrement, je suis saisi par le sentiment inexorable du déclin.
(à suivre)