Il ne viendrait pas à l'esprit d'un chien de fumer. Voilà bien une idée de maître ! S'asservir à une substance coûteuse et nocive, dont on ne peut se passer qu'avec douleur et frustration. Voilà bien une idée de maître ! Il faut croire qu'être son propre souverain a quelque chose d'ignoble, pour que les humains s'empressent si furieusement de mâtiner cette heureuse condition d'un bémol de servitude. La réalité humaine doit avoir quelque chose d'insupportable, que n'a visiblement pas la réalité canine. L'homme n'aspire qu'à s'enchaîner, quand le chien tire frénétiquement sur la laisse. Peut-être parce que la liberté éprouvée (et non fantasmée) renvoie l'être à son propre néant, à l'atroce délaissement du "que faire ?" que vient heureusement soulager l'envie compulsive de fumer. La servitude canine dispense l'animal du questionnement existentiel, de la conscience de la mort, de sa propre misère. Voilà pourquoi tous les chiens sont heureux et remuent la queue en voyant revenir leurs tortionnaires, tandis qu'on ne compte plus les dépressifs et les suicidaires parmi nos rangs.