La rue est grise. Lustrés par la pluie, les pavés luisent. À la terrasse du café, deux maghrébins sont recroquevillés sur des chaises côte à côte. On perçoit un sourire absent à la commissure de leurs lèvres, qui dépassent à peine du col de leurs manteaux. Tous deux sont absorbés par l'écran de leur téléphone. Ils jouent. Sur la table devant eux, les cafés fument. Tout est silencieux et lisse. Une voiture électrique passe dans la rue piétonne, sans faire plus de bruit qu'une poussette bien huilée. Un pigeon fuse entre les bâtiments, poussière volante aux interstices de cette modernité liquide.
Subitement, deux enfants déboulent en hurlant du boulevard. Ils font la course jusqu'au perron de leur immeuble, situé en face du café. Ils se poussent, s'insultent et crient. Sautant dans une flaque d'eau, ils éclaboussent une touriste naviguant dans la ville sur un Segway. Ils jettent des regards insolents aux deux maghrébins, contraints d'interrompre leur partie de Candy Crush.
La passante s'arrête pour constater les dégâts sur son pantalon beige. Les enfants s'engouffrent alors dans le hall de leur immeuble en riant. La porte claque derrière eux, puis le silence revient plein d'une épaisseur nouvelle. Un des maghrébins lance un « Ah ! les enfants... ». Cela ne semble pas apaiser la touriste, qui fulmine. Le temps de ravaler sa contrariété, elle finit par lâcher un « Oui, oui... » désincarné. Puis elle reprend sa route. Les maghrébins retournent à leur partie de Candy Crush. Les enfants nous observent depuis la fenêtre du deuxième étage.