Tout écrivain est un despote refoulé. L'acte d'écrire sublime sa tyrannie. Au travail, son inspiration claque dans l'air comme le fouet d'un esclavagiste et les lettres s'assemblent sur la page sous sa dictée. Atome de sens : l'image poétique s'y agrège par la force gravitationnelle de son désir. C'est un démiurge. Écrire, c'est ainsi rechercher un semblant de souveraineté sur les choses. Maigre consolation d'une impuissance réelle bien difficile à avaler. Liberté intérieure de stoïcien, en quelque sorte. Quoique l'écrivain soit tout sauf sage.
Il n'est pas si facile de régner sur le peuple des signes. En dépit d'un pouvoir absolu s'exerçant sur une matière docile – les mots sont des êtres sans volonté –, l'écrivain se heurte bientôt à son insatisfaction. Dont il est lui-même l'origine. Et c'est en ceci que la création littéraire peut servir de leçon ; ce pour quoi j'invite tout le monde à s'y adonner. Elle permet de faire à peu de frais l'expérience de l'indétermination de notre volonté. En vérité, écrire c'est se donner l'occasion de voir que nous ne savons pas ce que nous voulons et que ce pouvoir séculier dont nous regrettons tant de ne pas disposer, nous serait en réalité un bien lourd fardeau.