Nous peuplons nos intérieurs d'objets qui s'ennuient tout le jour en notre absence. Animaux de compagnie à la présence discrète, dont les pleurs ne s'entendent pas. Pendant de longues heures, un silence pesant enrobe ainsi nos téléviseurs, nos lampes de chevet, nos tapis de bain. Une langueur d'obsidienne s'empare des télécommandes sur la table basse du salon, tristes pierres sur lesquelles neige une fine poussière que chasseront le soir venu des mains rendues inquiètes par la soumission au travail. Et dans la pénombre humide et intranquille de nos toilettes qu'aucune fesse ne vient réchauffer, ce que ressent le balai wc. Et ce que pensent couteaux et fourchettes reclus dans leur tiroir plein de miettes.
Partir au travail, c'est abandonner des choses entre des murs qui ne les ont pas vues naître. C'est séquestrer dans un monde inconnu des êtres sans lien de parenté qui auraient peut-être voulu poursuivre ailleurs un destin qui nous était étranger. Certains viennent de Chine, d'autres d'Italie ou de Pologne. Et si l'altérité exotique du T-shirt cousu à Dacca excite le lave-linge assemblé à Varsovie, le couteau à pain fabriqué en Suisse tolère mal la planche en plastique moulée à Bucarest. Aussi, dans cette cohorte hasardeuse, peu parlent la même langue. Nos maisons et nos appartements sont ainsi de dangereuses Tours de Babel. Mais, en dépit des idiomes mutuellement sourds, en tendant un peu l'oreille on entend parfois comme un appel : l'Internationale.