Ce qui m'est insupportable dans les conversations, c'est que les gens ne veulent pas qu'on les écoute. Ils vous parlent, font vibrer comme des cloches l'air autour de leur bouche et vous êtes sommés – quand vous n'êtes pas sonnés ou assommés –, de valider sans arrière-pensée leurs prétentions narcissiques, d'accueillir avec une bienveillante compassion leurs souffrances, leurs plaintes. Alors que vous voudriez les enfoncer. Qu'imaginent-ils ? Toute conversation m'apparaît comme un naïf dispositif de capture de l'attention, où un être apeuré parle seul tandis qu'un autre s'ennuie. Le plus souvent, la lassitude provoquée par la mise en scène fiévreuse à laquelle s'adonne autrui est rendue acceptable par la promesse que les rôles seront bientôt inversés. Et ainsi de suite. Le véritable problème surgit donc lorsque vous n'avez personnellement rien à dire.
En ce qui me concerne, j'ai longtemps été presque bavard. J'avais des choses à dire. Puis un jour, j'ai pris conscience que je ne parlais que par désir de pouvoir enfin me taire. Les choses-à-dire m'encombraient. Et j'ai trouvé depuis une façon plus économe et solitaire de les liquider. Je reste silencieux et j'attends. J'observe. J'écris.
Dans ce cas qui est le mien, vous êtes condamné à écouter en quelque sorte gratuitement ce que les autres ont à dire – bravant ainsi un interdit constitutif de la vie sociale et adoptant pour ce faire une attitude qui sera vite perçue comme déplacée sur le marché des échanges symboliques. Ce faisant, vous vous apercevez rapidement que c'est intolérable. Comment rester vivant sous cette avalanche d'informations dont ils vous accablent ? Sachant les incohérences de leurs affirmations entre elles. L'absence de justification de la plupart de leurs croyances. La mauvaise foi avec laquelle ils font mine que « tout va bien », alors qu'ils écopent sur une embarcation pourrie qui prend l'eau.
Comment accepter pareil cadeau empoisonné ? Sans pouvoir en retour se libérer de cette toxicité cérébrale que l'autre vient de vous larguer au visage. On comprend que les gens ne veuillent pas qu'on les écoute. Ils ne parlent pas pour être compris, mais pour s'entendre ronronner près d'un autre – comme le chat qui se caresse à vous sans vous caresser pour autant. Les gens parlent pour se divertir d'eux-mêmes. Pour s'éprouver d'une autre manière. Une façon de s'assouplir la langue en avançant à tâtons dans le regard absent d'un autre. En vérité, parler c'est chier dans les conduits auditifs de quelqu'un et espérer qu'il aime ça. Un drôle d'espoir en somme.