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46 - 27-09-2017

 

 

    Certaines personnes sont frappées de troubles étonnants. Bien qu'ayant mené jusqu'ici une existence normale, elles se lèvent un matin et s'aperçoivent qu'elles ne savent plus lire ou reconnaître les visages. Dans d'autres cas, ce sont les objets du quotidien qui deviennent comme des halos de propriétés sensibles sans cohérence. Un parapluie n'est plus alors un parapluie, mais une forme allongée et noire faite de bois, de métal et de tissu semblant pouvoir s'ouvrir (mais pour quoi faire ?).

    Bien que n'ayant aucun problème ophtalmologique – leurs yeux sont indemnes et elles sont capables de décrire toute chose qu'on leur présente de manière détaillée –, bien qu'étant également indemnes du point de vue d'autres capacités cognitives (penser, calculer, analyser le sens d'un propos entendu, etc.) celles-ci ont perdu la faculté de faire la synthèse des détails en un objet ayant un nom et une fonction, en un visage familier suscitant une émotion ou en un mot doté de signification. Elles ne comprennent plus ce qu'elles ont sous les yeux. Comme s'il s'agissait d'un artefact venu d'une autre planète, du visage d'une personne étrangère ou d'un symbole appartenant à l'idiome d'une culture lointaine. Alors qu'elles sont chez elles, que la personne en face d'elles est leur fils ou leur fille et que c'est le journal qu'elles ont sous les yeux. Le monde devient pour elles comme une soupe de détails visuels sans connexion sensée.

     Dans L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, puis dans L'oeil de l'esprit le neurologue américain Oliver Sacks décrit quelques cas cliniques surprenants d'agnosie visuelle (ou cécité fonctionnelle). Suite à une lésion cérébrale, l'un de ses patients adresse la parole aux poignées de porte, ne reconnaît plus des objets aussi courants que des gants ou une fleur et attrape sa femme par les oreilles à la fin de la consultation, croyant qu'il s'agit de son chapeau qu'il souhaite enfiler. Pour une autre patiente, c'est la lecture qui est profondément affectée. Pianiste professionnelle souffrant subitement d'alexie (trouble plus radical que la dyslexie puisqu'il interdit toute lecture), elle ne peut plus déchiffrer de partitions, ni lire ou écrire. Elle voit des traits, des points et des courbes reliés entre eux ou au contraire séparés par des espaces, mais ne déchiffre plus rien.

   Face au caractère à peine concevable de ces troubles neurologiques, certains se sentiront sans doute soulagés de disposer encore de toutes leurs aptitudes. Réaction compréhensible. Seulement, je me demande si nous ne serions pas tous affectés, à notre insu, par une sorte de lésion – déficit inhérent à l'organisme humain en « bonne santé » – provoquant une agnosie d'un type encore mal reconnu. Je m'explique. En un sens, je me demande si notre idéologie individualiste ainsi que le manque d'imagination sociologique qui l'accompagne, ne sont pas le symptôme d'une agnosie sociale qu'on pourrait définir comme : incapacité cognitive à percevoir les collectifs, tandis que la vision des individus ne nous fait pas défaut. Nous souffririons en somme d'une alexie sociale. Nous voyons notre intérêt et celui du voisin, mais ne percevons pas ce qui les réunit, les conditionne conjointement et les associe dans une organisation sociale dont ils ne sont que des parties. Notre vision du monde humain est d'ordre atomiste, moléculaire. Et nous ne voyons pas les grands corps auxquels ces éléments participent.

       On a reproché à Durkheim de vouloir « hypostasier » la société, comme s'il s'agissait d'une grave erreur de méthode. Seuls les individus existent, c'est bien connu. Et les régimes communistes dictatoriaux du XXième siècle vinrent attester rétrospectivement tout le mal qu'il fallait attendre d'un regard globalisant sur la société envisagée comme un tout supérieur à la somme de ses parties. Pourtant, il me semble que Durkheim avait, en fondant la sociologie, ouvert comme une brèche dans notre cécité. Il avait entrepris de lever le voile sur notre agnosie, pour nous libérer enfin de l'aliénation où s'abîme l'esprit dans la contemplation du fourmillement de détails qu'est la réalité humaine. Pouvoir enfin dégager les grandes structures que sont les institutions, les objets sociaux auxquels nous sommes spontanément aveugles et, par extension, voir les espèces, les écosystèmes et non plus seulement leurs membres. Aveuglement susceptible de causer notre disparition. Rien de moins. Au fond, notre espèce a quelque chose contre sa propre survie.

 

 

 

 

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