Pourquoi passons-nous tant de temps à nous regarder ? Aurions-nous quelque difficulté à nous voir ? Le matin dans la salle de bain à traquer dans le miroir les points noirs, les rides, les grosseurs indésirées. En journée dans le reflet imposé par les vitrines des commerces, à chasser les imperfections. Pendant nos temps libres dans l'objectif de nos appareils, à tourner nos têtes pour présenter à soi-même le meilleur profil. En vérité, cette obsession a quelque chose d'étrange. Et je ne peux m'empêcher de penser qu'elle signale quelque chose de plus profond. Tout se passe comme si nous cherchions par là comme un soulagement. Même s'il est difficile pour nous de l'admettre, au fond de nous-mêmes nous voudrions être laids. Pour pouvoir enfin constater que la laideur que nous pressentons en nous est seulement physique. Rien de plus. Pendant que nous nous cherchons des kilos en trop, nous ne sommes pas en train de déplorer notre indifférence aux autres. Autrement dit, l'obsession pour l'apparence signe le refoulement de l'être. Car il nous est si difficile de nous supporter en vérité, si épuisant de tenter de transformer ce qu'on a identifié de néfaste en soi, d'erroné, de malsain, d'injuste, de laid, que nous préférons nous attarder sur des détails insignifiants. Comme le fat qui reprend les autres sur leurs fautes de français pour discréditer l'argument qui pourrait le confondre, et qui confirme par là son absence d'esprit.