La technique nous offre la possibilité de rencontrer autrui débarrassé de son être, dépouillé en somme de tout ce qu'il y avait de pénible dans les relations humaines. Tout s'organise désormais à partir des signes dispersés sur la toile, traces à déchiffrer dont la collection en un tout correspond au fantasme qu'autrui nourrit à propos de lui-même. Fantasme qu'il souhaite logiquement propager parmi ses semblables, tel un petit Poucet qui feindrait de ne plus avoir peur de l'abandon. Mais souhaite-t-il réellement qu'on vienne le chercher ? Au fond des bois informatiques. Il n'y a rien de plus détestable qu'un véritable être humain. Nous nous plaisons donc à flotter tels des spectres informés parmi les fantasmes, cohorte libidinale au sein de laquelle nous rêvons d'introduire un jour le nôtre. Pénétrer enfin la pièce-montée. Entrer de force nos idées dans les fesses de l'esprit du monde. Qu'elles s'y fassent des amis. Partons à la cueillette des signes s'élançant dans le néant, ne s'adressant à personne en particulier, et éjaculons-y les nôtres. Fertilisons ce merdier quoi. Pour se faire signe sans se rejoindre. Les réseaux sociaux nous instituent tous en auteur de quelque chose, en créateur de contenu (mais par quoi ?) : une pensée sur soi-même, pensée sur la pensée que nous feignons d'avoir sur les choses. Nous adoptons des postures, prenons l'habitude de ne nous adresser qu'à un collectif aux frontières indistinctes. Et nous aimons, ou ignorons. Les lois de la cooptation numérique et du « j'aime » venant se substituer aux mécanismes sociaux rudimentaires d'intégration et d'exclusion, réputés plus violents. Par effet rétroactif, l'acceptation par la cohorte confirme la personne humaine dans le préjugé positif qu'elle a d'elle-même, dans sa prétention à nourrir un certain délire sur elle-même. Délire assez pauvre en vérité. J'aime trop les Cupcakes, ce chat est cute, je sais faire la fête, mes amis sont formidables, je suis heureux. Délire d'une irrésistible normalité. Et donc. Chaque like vient consolider le petit autel japonais à notre gloire que nous dressons lugubrement chaque matin. Comme pour démontrer la mortification dont nous sommes capables. Pour illustrer la réduction à laquelle nous savons soumettre notre élan vital. Nos vies témoignent d'un haut niveau de développement dans le musellement des subjectivations. Merde. D'autres choses furent possibles. Mais non.