Le moral est une substance flasque et dégoûtante, qui s'affaisse inexorablement dès qu'on n'y prête pas garde. Il faut donc, dit-on, le remonter régulièrement pour qu'il tienne droit. Un devoir que nous imposerait l'ordre du monde en quelque sorte. Cette vieille chaussette dont l'élastique usé ne remplit plus son office. Chaussette qui nous descend insensiblement le long de la cheville à chaque pas effectué de bon matin sur le gai chemin du travail. Chaussette réfractaire que l'on remonte, assis dans l'abribus, le cœur toujours plein d'une espérance et d'une détermination vraiment touchantes. Mais chaussette qui finit par bailler mollement à hauteur des malléoles au terme d'une descente procurant cette sensation de chaos intime que toute personne sensée ne sait supporter plus d'une minute. Oui. Cette sensation de dénudation qui annule toute possibilité de bonheur et provoque chez la personne normale le geste sisyphéen de remontée de la chaussette – geste par lequel l'appendice textile s'inféode toute la sensibilité de l'être qu'elle est censée vêtir. Être qui devient par une inversion dialectique effroyable l'appendice d'une chaussette qui le gouverne. Remonter le moral de quiconque (soi ou autrui), je vais être honnête : sans doute le meilleur moyen de le condamner tôt ou tard à une cruelle décompensation. C'est-à-dire une dangereuse déprime. Quand une chaussette est foutue, rien ne sert de la remonter. Il faut la jeter aux ordures. Au fond, il faudrait avoir assez d'ironie pour tendre une corde au dépressif, plutôt que de lui refourguer le prêt à penser de ce que l'époque a produit de pire en matière de psychologie « positive ». La psychologie est une science, pas un dogme ni une éthique. En vérité, l'ambition de toute philosophie digne de ce nom n'est pas d'apprendre à remonter ses chaussettes, encore moins d'être assez riche pour en acheter des neuves, mais plutôt d'apprendre à tolérer de vivre enfin nu.