J'aime ma femme, mais quand elle se tourne vers moi dans le lit on voit l'intérieur de ses trous de nez. On dirait deux petits anus inquiets, tout poilus, ouverts malgré eux sur un mystère respirant plein d'angoisses et de hurlements étouffés. Alors oui, je l'aime, mais quand ma femme se tourne, on voit aussi ses moustaches. Le matin, à peine réveillé. Ses moustaches luisantes et ses trous dans la peau, qu'on voit très bien avec la lumière rasante du dehors à cette heure-là. Et puis les dents qui lui manquent quand elle baille, et les autres toute vertes dont on sent qu'elles voudraient quelque part vous manger le coeur. Il faut supporter. Alors je l'aime, oui, mais ma femme ronfle, pète et pue. C'est un déchet. En un sens. Quand je la regarde, ce que j'évite de faire (ça me déprime), on voit bien qu'elle ressemble à une tique, animal nuisible satisfait de son parasitisme amoureux. Ou à une méduse échouée, à cause des petites vagues qui parcourent son goitre quand elle se racle la gorge en dormant. Une méduse qui tousse et bave sur le sable de sa taie d'oreiller, comme pour appeler à l'aide avec la langue qu'elle n'a plus. Mollusque blême qui agonise et tremblotte, en s'affalant sur les autres. Qui encombre l'intimité et semble vouloir entraîner obstinément un autre dans sa chute. On dit bien « tomber amoureux ». Moi, à chaque fois que je vois ma femme, je dévisse d'un coup d'une vingtaine d'étages. Il me faut donc un certain mental. Vous comprenez. Et elle, qui rigole et dégouline. Il faut être un chic type, avoir une certaine éthique, des vertus quasi-héroïques pour vouloir quand même lui donner tout l'amour qu'elle ne mérite pas. Ma femme. La première fois que je l'ai vue j'ai eu envie de m'arracher le gras du ventre pour lui balancer à la gueule. C'est là que j'ai su que quelque chose était possible entre nous. Quand elle me disait des mots doux, j'avais envie de lui découper la peau du visage, de lui enfoncer des épingles sous les ongles, de lui limer les dents ou d'enfoncer des oursins vivants dans sa bouche. Au lieu de ça, je l'ai embrassée. C'est à ça, je crois, qu'on reconnaît l'amour.