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31 - 19/11/2016

 

 

    L'époque a fait de nous des êtres couchés. Pour beaucoup, il est devenu psychiquement impossible de se soulever. Pour cause, on n'a pas inventé d'application pour ça. L'avenir se construisait naguère sur des barricades. Il se construit désormais dans son canapé, une tablette à la main. L'individu contemporain qui fait ses courses sur Amazon a plus d'impact sur le monde que le révolutionnaire du XVIIIe descendant dans la rue.

    Le capitalisme financier infiltre en nous ses principes de démobilisation. Il puise sa substance dans nos affects domestiqués. La circulation accélérée des informations et des biens soumet nos désirs à son commandement. Avec notre consentement, elle diffuse sa définition du bonheur terrestre. Elle désigne les ennemis à combattre. Toute conviction est ainsi rejetée comme “dogmatique”. Tout ennui est stigmatisé comme révélateur d'une impuissance à jouir. Seul vaut le divertissement hédoniste de la consommation narcissique. Ployant sous la masse des jouets et des prothèses, nous ne cessons d'en redemander. La gravité s'exerce sur nous dans une proportion égale à la quantité de superflu dont nous jouissons. Et nous restons couchés.

    Nous savons que le monde est fait d'inégalités abjectes. Nous savons qu'1% de la population mondiale jouit de 50% des richesses existantes. Nous savons que des personnes sont durement exploitées pour fabriquer les produits que nous nous réjouissons de pouvoir posséder. Mais, habiles, nous congédions l'indignation qui accompagne cette pensée. Il faut voir. Nous avons peur de tomber dans le politiquement correct. Nous exigeons des preuves et pratiquons un subtil relativisme. On peut toujours miser sur le stoïcisme des dominés. Il doit bien y avoir chez Confucius ou Bouddha de quoi supporter tout cela mieux que nous.

     La morale – pardon, « l'éthique » – la plus élémentaire est devenue risible par sa « naïveté » et son simplisme. Le moralement impératif – ne jamais traiter l'humanité seulement comme un moyen – s'est peu à peu mué en politiquement correct. La morale a ainsi réussi le tour de force d'être devenue inconvenante. Ceux qui s'y réfèrent sont qualifiés de dangereux bisounours.

    Le monde est injuste et violent mes enfants. Tout est dans la nature humaine. Et il ne peut en être autrement. Il faut donc nous adapter au plus vite à cette réalité têtue. L'être humain, au fond, n'est pas condamné à être libre. Mais il l'est à obéir aux ordonnances de ses affects eux mêmes commandés par le flux continuel des capitaux. Et dans ce grand chacun pour soi, que le meilleur gagne ! Tant pis pour les perdants. Ne soyons pas idiots. Tendez donc la main à un pauvre pour voir. Il la mordra.

 

 

 

 

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