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69 - 29-03-2020

 

       Nous vivons temporairement (?) une existence cernée par le virtuel. Nous sommes tous des malades en puissance. Dans le « réel » construit par l'État gestionnaire médical, il y a le mort, le malade, le malade asymptomatique, le citoyen potentiellement malade asymptomatique et le citoyen sain mais vulnérable. Et nous sommes contraints de nous inclure dans l'une de ces catégories. Alors, à moins d'être déjà mort ou officiellement malade, nous faisons tous « comme si » : comme si nous étions malgré nous les vecteurs d'une maladie mortelle. Comme si nous étions venimeux. Comme si la laitue achetée au marché pouvait nous terrasser. Comme si nos voisins étaient des pestiférés.

      Mise en application radicale du principe de précaution au cœur du quotidien : moratoire sur la vie normale. Coup de matraque et amende à ceux qui ne se plient pas à ces injonctions paranoïaques et liberticides, prenant l'organisme et le vivant pour objet, à ceux qui échouent à intégrer cette nouvelle configuration du bien et de la « solidarité ».

       Les mots sont brutalement redéfinis. L'Etat ne fait pas dans la dentelle. C'est la « guerre », et l'ennemi se cache peut-être derrière une apparence de bonne santé. Le corps nous ment, et derrière le silence des organes celui-ci trafique sans doute quelque chose de louche. Fourberie de la toux qui se tait, de la fièvre qui ne monte pas, qui n'accède apparemment pas à l'être, en dépit d'un mal bien présent qui ne veut pas s'avouer à lui-même. Irresponsabilité du promeneur, du couple de badauds, de l'amateur de croissants chauds. Nous sommes l'ennemi. On nous discipline.

      Alors, dans la stupeur ainsi créée, une lueur brille qui se propose de nous orienter. Une lueur capable de nous rendre perceptibles les structures fines et profondes qui organisent les aléas d'une matière vivante incomprise, structures invisibles mais bien réelles. Car le « réel » n'est pas ce qu'on croit. Il nous faut quelque chose de solide pour réfuter nos naïves intuitions, un étai fiable auquel se raccrocher pour avoir enfin de bonnes raisons d'avoir peur. Savoir à quoi s'attendre. Avoir sous les yeux de quoi rendre cette « réalité » un tant soit peu palpable et acceptable : la « science » est là.

      L'esprit mathématise les choses, pour s'en rendre comme « maître et possesseur ». Dans une société gestionnaire, la mort qu'on ne voit pas devient une affaire de taux et de probabilité. On ne soigne plus des personnes : on gère des flux de malades infectés par un virus, d'un côté, des stocks de lits en réanimation, de l'autre. Nous réduisons ainsi l'événement en courbes, exprimant des quantités de corps rendus inanimés. Un compteur et quelques graphiques finissent de renvoyer l'ensemble dans une sorte d'abstraction purgatoire. Pendant ce temps la mort résout des équations, et je ne peux m'empêcher d'être fasciné par l'élégance de sa démonstration.

       La mort nous met à nu, nous montre ce dont nous sommes capables et incapables. Ce que nous sommes à-mêmes d'accepter, ce que nous sommes à-mêmes de penser et de sentir. La mort nous révèle à nous-même notre obsession pour l'ingestion et la propreté anale. La mort nous révèle à nous-mêmes pour ce que nous sommes : un peuple de tubes digestifs inquiets et sans idéaux.

 

 

 

 

 

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