Des embryons de pensées avortent sans cesse en moi. C'est une véritable hécatombe. Plus rien ne naît d'intelligible. Il me faut procéder à des extractions. La maïeutique ne fonctionne plus. Alors : césarienne à vif dans le ventre de mes idées. Mais toutes meurent en cherchant l'inspiration. Parce qu'il n'y a plus d'air. Parce que nous évoluons désormais dans un temps sans espace. Et que la pensée sans l'espace, ce n'est pas grand chose. Tout le territoire est devenu pour nous comme une sorte d'abstraction. Un grand pan du réel s'est, comme qui dirait, éloigné dans une représentation. Il apparaît maintenant comme un vague décor, redevenu terre d'asile pour les bêtes sauvages, mais que l'imagination peine soudain à investir. Car sous nos yeux, plus rien ne bouge, ou presque. Nous expérimentons un temps libre sans mouvement. Un temps libre, dont les événements majeurs se situent quelque part entre le linge à étendre, les informations alarmantes et la liste des verbes irréguliers. Temps libre, dont il faudrait savoir tirer profit. Conversion brutale à la sobriété heureuse. Dans son vivarium domestique, l'araignée numérique trie ses chaussettes solitaires et découvre les vertus du ménage par le vide. Nos maisons et nos appartements sont comme des vaisseaux immobiles. Qui guettent la vague de l'épidémie. Pendant ce temps, nous pouvons surfer.