Sur mon paquet de sucre ce matin on voit Jean-Marie. Agriculteur à Sommelans, Jean-Marie pose dans un champ de betteraves ensoleillé. On ne voit bien que la partie supérieure de son corps mais on le devine assis sur quelque chose de robuste. Une machine sans doute, que le photographe a jugé bon de ne pas intégrer au cadre. On le comprend. Tout ce qui peut entraver notre communion avec l'homme dans la nature a été sagement banni. Le monde agricole ne fait pas partie de notre quotidien. Le photographe le sait pour éprouver lui-même ce déplaisant sentiment d'étrangeté. Il sait donc qu'il convient de supprimer tout élément susceptible d'installer une distance déplaisante dans l'image. Incursion indésirable du réel dans notre imaginaire, qui risquerait de nous effrayer.
Ses habits sont simples et propres, presque raffinés. L'agriculteur a adopté ici un style citadin et décontracté. Jean, petit pull noir, chemise blanche dont le col dépasse à peine du trou pour la tête. La tenue du prof d'histoire au lycée, la veste et la sacoche en moins. Rien d'édulcorant en somme, mais Jean-Marie n'est pas là pour travailler. Il incarne.
Installé de trois-quart, la lumière baigne son crâne par le côté, lui conférant l'aspect luisant d'un quartier de lune ou de météorite incandescente. Le regard orienté en coin vers l'objectif ; quelque chose en lui s'adresse à nous, c'est sûr. Mais quoi ? Des profondeurs d'un espace social qui nous échappe, il nous adresse un affect susceptible de déclencher l'acte d'achat. Un mince sourire fissure ses lèvres et provoque sur sa face rougeaude ce repli subtil au coin de l'oeil, caractéristique infalsifiable du contentement authentique. Jean-Marie est heureux.
J'ai déjà essayé de plisser volontairement le coin de mes yeux devant un miroir pour voir. On aurait dit que je venais de prendre dix ans. Le résultat était effrayant. Rien à voir avec ces reliefs de soufflé qui donnent tant de charme aux personnes souriantes. Il faut le reconnaître. Si chez certains le sourire rayonne, chez d'autre il fait peur. Ce pourquoi je m'obstine à faire la tronche. Au fond, Jean-Marie incarne pour moi non pas la paysannerie idyllique, moderne et lisse qu'on s'acharne à nous vendre – paysannerie sans solitude ni bêtise, sans capitalisme ni misère, sans patriarcat ni violence, sans mouches ni tiques, sans glyphosate ni algue verte, sans chaleur ni cancer de la peau –, non. Jean-Marie incarne mon incapacité à être heureux. Il me nargue. Ce pourquoi je n'achèterai plus de sucre Beghin Say.