Je fais mon pain. Nous disposons à la maison, pour donner corps à cette universelle tradition, d’une sorte de moule.
Celui-ci se compose d’un plat en terre cuite d’une trentaine de centimètres de diamètre pourvu d’un couvercle amovible ayant forme de dôme dont le sommet aurait été scalpé.
Tout dans cet objet, sa matière, sa couleur, son poids, sa forme, le son qu’il rend quand on le cogne respire l’artisanat soigné, la sage attention portée à la confection des choses les plus simples mais non les plus faciles.
Une impression de chaleur s’en dégage, pleine de promesses d’odeur de pain chaud, de croûte qui crépite sous l’effet tranchant du grand couteau incisant jusqu’au coeur obscur de la mie fumant de se laisser ainsi faire après avoir pourtant tout donné.
L’objet est rouge vif. Tout comme le robot grâce auquel je pétris la pâte, ainsi que la plupart de nos torchons. Le rouge en cuisine est partout. Et j’ai toujours trouvé paradoxal que cette couleur, le rouge sang pour parler crument, puisse être associé à la gastronomie dans notre culture.
Si le sang peut sembler gastronomique, comme en atteste cette omniprésence du rouge en cuisine, ce n’est pas sans absurdité. Le sang n’est pas culturel, n’étant lui-même la mise en forme de rien. Le sang est organique, non symbolique. Il est le fondement et l’aboutissement concrets de tout sens : la vie, la mort.
Ainsi le rouge me paraît être une couleur facile, inutile tape à l’oeil symbole du massacre perpétuel. L’hémoglobine est en effet le résidu naturel de la vie ôtée, le témoin du sacrifice non transfiguré par la cuisson.
Le pain va du blanc au noir, parcourant tout l’éventail des valeurs possibles entre les deux. Un pain rouge n’aurait aucun sens.
Je prends plaisir à manipuler l’objet. J’aime notamment l’observer changer de teinte lorsque je le sors du four après trente cinq minutes à 250 degrés. Il arbore une robe foncée, rappelant le bordeaux, signe que sa manipulation même armé de maniques présente un risque de brûlure grave.
C’est généralement à ce moment que ma femme vient contempler le miracle du pain. La confection ne l’intéresse guère. Seuls lui importent le résultat, et la dégustation… Le four sonne. Anxieux, je l’appelle. Convaincu d’avoir raté mon coup, je soulève le couvercle.
Sa sainteté est là. Le four peut être éteint. Nous reportons l’incision à plus tard. Il ne faut pas la brusquer. Je range la farine et les ustensiles dans un soupir de soulagement.
La civilisation peut perdurer.