J’ai entendu sonner les cloches du beffroi de l’hôtel de ville à huit heures ce matin. Les ancestraux instruments dorment à même altitude que nous, à peu près. On les devine derrière les persiennes inamovibles de la sorte de bizarre cloche architecturale qui coiffe la mairie. Drôle de mise en abîme… Peut-être avons-nous tort, d’ailleurs. Peut-être s’agit-il d’une vulgaire enceinte reliée à un antique baladeur mp3, dont le son de cloche simulée fait mourir chaque matin le silence agité de la nuit.
Ma femme s’est levée trente minutes plus tard, à peu près. L’alarme de son téléphone retentissait dans le séjour. Des cloches. Quand elle l’eut éteint, je me suis demandé de manière fugace pourquoi la fonction ne se nommait pas « réveil », plutôt qu’ « alarme ». Aviez-vous remarqué que nous ne sommes plus tirés de notre sommeil par des « réveils » ? Ce n’est pas anodin, je pense. Quelque chose nous alarme obscurément, lointainement. Et nous sentons que seule la perspective d’un danger grave et imminent saura provoquer en nous le réflexe du lever.
Quoiqu’il en soit, qu’il s’agisse des « cloches » du beffroi, de l’ « alarme » de l’application « horloge » du « téléphone » de ma femme, nous sommes en présence de simulations. Dans ce « réel » tissé de simulacres, le soleil seul continue d’incarner une présence sans faux-semblants. Mais lui ne sait nous éveiller. Nous évoluons dans un monde technique de représentations et de symboles, pour y demeurer automates dans les trois quarts de nos actions.
Au fond, nous ne valons guère mieux que ces robots dont nous craignons un peu étrangement qu’ils nous « remplacent ». Qu’y perdrions-nous ? Nous ne menons plus nos vies par et pour nous-mêmes depuis longtemps.
Je me suis levé à mon tour pour aller aux toilettes. Sentant l’étron se frayer vaillamment un passage par l’anus dilaté, je vis que c’était là plaisir qu’aucun être artificiel ne pourrait goûter autant que nous. Le plaisir des fonctions vitales demeurera vraisemblablement pour toujours l’apanage de l’homme, me disais-je dans un élan intellectuel presque rassérénant.
Parcourant quelques pages d’un Science et vie junior que mon beau-fils avait abandonné là, je tombe néanmoins sur un article traitant de l’ingénieur du XVIIIe siècle, Jacques de Vaucanson, dont le canard automate avait entre autres fonctions celle d’ingérer les aliments pour les transformer en excrément. L’article établit ensuite un parallèle avec un artiste contemporain, auteur d’une machine à produire des excréments, « Cloaqua ». Le magazine m'est tombé des mains.
Sortant des toilettes, je constate que ma femme a disparu. Se plaignant du froid dans l’appartement, peut-être est-elle partie chercher son bonnet oublié la veille sur le tableau de bord la voiture garée sur le parking en bas. Ou bien, peut-être est-elle allée faire quelques courses. Je ne sais pas. Elle n’a pas pris son téléphone.
Je m’assois dans le canapé et regarde un temps par la fenêtre. Les voisins d’en face eux aussi ont froid et vont aux toilettes. Ils montent le chauffage ou mettent un bonnet, et poussent leur étron dans un dédale effrayant de colonnes et de tuyaux en PVC. Notre commune humanité s’esquisse timidement dans l’alternance de ces fonctions vitales accomplies chaque jour, dans la merveille d'une absence de lassitude.