Tout le malheur des hommes vient de ce qu'ils ne savent vivre sans se faire une certaine idée d'eux-mêmes. Nous marchons à l'ombre du constat de ce que nous sommes, couplé à l'idée de ce que nous souhaiterions être. Et nous nous persécutons avec cette idée du devenir. Il faudrait avoir la sagesse d'abandonner tout désir de « constat » et tout souhait un peu trop précis envers soi-même. Il faudrait savoir simplement agir avec une profonde attention portée à la vie.
Mais nous ne savons nous y résoudre, car nous craignons le retour du couple infernal du constat et de l'idée. Et cette résolution (la seule à notre portée, au contraire de celles qu'on fait mine de prendre perfidement motivé par les bouffissures de la « volonté »), – cette résolution nous apparaît comme une résignation. Alors, l'association de cette image refusée de notre supposée lâcheté et d'une crainte authentique quoique fantasmatique à l'encontre du couple constatif-normatif, nous livre à la machine désirante de la névrose.
L'époque, d'avec laquelle il faut savoir divorcer brutalement sans crainte de représailles, nous maltraite avec son obsession à nous discipliner. Elle, et son désir de nous faire nous examiner et nous condamner dans notre manque de pureté individuelle. Mais il n'y a rien de plus hétéronome que cette sacrosainte injonction à l'autonomie. Rien de plus étranger à soi que ce désir d'être enfin soi, que cette capacité à se définir soi-même.
On dit parfois, avec des tremolos un peu glauques dans la voix, que notre époque aurait tragiquement destitué l'être au profit de l'avoir. Que nous ne saurions plus nous contenter d'exister, tous plus ou moins obsédés par la possession matérielle et la recherche du profit. Dommageable corrélat d'une société structurellement capitaliste. Il y a là du vrai, mais je ne peux être entièrement d'accord.
Il me semble que le principal méfait du « monde » dans lequel nous « vivons », et auquel nous sommes sommés de nous adapter, est d'avoir sacralisé une certaine modalité de l'être : la modalité statutaire passant par la reconnaissance (que le réseau social incarne avec une perfection toute paradigmatique).
C'est bien là le propre d'une société (hyper-)individualiste : nous obséder par l'idée (paradoxale) d'être quelqu'un, d'exister enfin dans le regard d'un autre, d'une communauté. Alors que nous devrions savoir retrouver l'humilité d'agir, tout simplement. Ne pas vouloir « devenir » écrivain, mais écrire. Ne pas vouloir « devenir ». Car le « devenir » n'apporte qu'une bien pauvre dynamique : celle d'une apnée qu'on subit dans l'attente de pouvoir à nouveau faire surface dans l'être. Pour être heureux, il ne faut donc ni avoir, ni être, ni devenir, mais faire.